Par Robert Solé, Le Monde
Repérer, percer et vider les abcès de ses concitoyens, c'est la spécialité du docteur Alaa El Aswany. Ce solide quinquagénaire - 50 ans tout rond - l'exerce de deux manières
: comme chirurgien-dentiste et comme écrivain.
Sa journée commence très tôt, au Caire, sur un clavier d'ordinateur, pour se poursuivre dans son cabinet, à partir de 10 h 30, avec fraise, roulette et pinces en tout genre.
L'énorme succès de L'Immeuble Yacoubian (Actes Sud, 2006), dans le monde arabe comme en Europe, l'a incité à écrire un nouveau roman. Mais, cette fois, pour ausculter les Egyptiens, le docteur El
Aswany s'est rendu... à Chicago, la ville d'Amérique où il avait décroché naguère un diplôme d'odontologie. Ses personnages sont pour la plupart des expatriés, complétant leurs études dans la
capitale de l'Illinois ou s'y étant établis définitivement.
Rien n'est plus étranger aux Egyptiens que l'émigration. Sédentaires dans l'âme, ils sont soudés à la vallée du Nil depuis des millénaires. Ce n'est qu'à partir des années 1970, pour des raisons
économiques principalement, qu'un certain nombre d'entre eux ont été amenés à vivre à l'étranger. Alaa El Aswany lui-même a failli s'établir en Nouvelle-Zélande, avec femme et enfants, avant que
le succès inattendu de L'Immeuble Yacoubian ne transforme son existence.
"J'étais désespéré, dit-il, de ne pouvoir réaliser mon rêve de toujours : être écrivain." Dix ans d'impasses et de souffrance, dues à son incapacité à faire vivre des personnages de façon satisfaisante. Le dentiste sait désormais comment procéder : les étudier sous toutes les coutures avant d'écrire la première ligne. "J'établis un fichier sur chacun d'eux, explique-t-il. Je finis par connaître la couleur de leurs cheveux, leurs grimaces quand ils sont en colère, la marque de leurs cigarettes... Ce sont alors des personnages vivants, qui vont prendre leur envol et m'échapper. Dans l'un des derniers chapitres de Chicago, j'ignorais comment le docteur Saleh allait se comporter. J'ai été très triste de sa réaction, à laquelle je ne m'attendais pas..."
Grâce à La Bruyère, découvert à l'âge de 12 ans, Alaa El Aswany a appris à "dessiner un personnage avec des mots". Il a fait la plus grande partie de ses études à l'ex-lycée français de Bab El-Louq, au Caire. Cet établissement en décadence, nationalisé après la désastreuse équipée de Suez en 1956, avait encore quelques beaux restes : de jeunes coopérants français suppléaient tant bien que mal les grands professeurs d'antan.
L'écriture d'Alaa El Aswany est autant marquée par son éducation francophone que par sa formation scientifique. C'est vif, nerveux, sans les digressions stylistiques de tant d'auteurs arabes, emportés par leur verbe. Il faut dire aussi que l'auteur de L'Immeuble Yacoubian et de Chicago a été servi par un traducteur hors pair : Gilles Gauthier, ancien consul de France à Alexandrie, devenu ambassadeur au Yémen, et lui-même écrivain.
"La littérature a toujours été mon seul et unique rêve", affirme le chirurgien-dentiste. Son père, homme de lettres et avocat, l'avait mis en garde : "Jamais tu ne pourras vivre de ta plume. Fais de la littérature ta préoccupation première, mais trouve-toi un travail." Il l'a trouvé, tout en ne pensant qu'à écrire. Lors de son séjour à Chicago en 1985-1986, il engrangeait des images, persuadé de les utiliser un jour dans un roman. Mais, entre-temps, il y a eu les désillusions palestiniennes, le 11-Septembre, la guerre en Irak... Les relations américano-arabes se sont dégradées, parallèlement à la montée du radicalisme religieux.
La religion est omniprésente parmi les étudiants égyptiens de Chicago, comme sur les bords du Nil. Comment se fait-il que l'Egypte ait basculé dans ce climat étouffant et aliénant ? Pourquoi "les idées réactionnaires" s'y développent-elles "comme une épidémie" ? Alaa El Aswany répond par la bouche d'un personnage de son roman : "La répression, la misère, l'absence de tout objectif national... Les Egyptiens ont perdu tout espoir en la justice sur cette terre et ils l'attendent de l'au-delà. Ce qui se répand maintenant en Egypte, ce n'est pas de la religiosité réelle, mais une dépression nerveuse collective, accompagnée d'exhibitionnisme religieux."
Dans Chicago, on trouve tout ce qui peut choquer un musulman rigoriste, à commencer par la sexualité féminine. Le roman a été publié en feuilleton dans le quotidien Al- Doustour. Dès le premier épisode, les protestations ont fusé. "Si la jeune fille voilée a une relation sexuelle hors mariage, prends garde à toi !" menaçait régulièrement un lecteur... Alaa El Aswany est passé outre, quitte à répondre à une pleine page de courrier dans ce journal. "Quand j'écris, affirme-t-il, je n'ai plus peur de rien. L'écriture et la peur sont contradictoires. On ne peut pas écrire et calculer."
A vrai dire, ce ne sont pas tant les islamistes qui sont malmenés dans Chicago que les dirigeants politiques égyptiens et tout l'appareil d'Etat. Alaa El Aswany est sans pitié pour le pouvoir. Le sinistre Safouat Chaker, ancien tortionnaire, qui incarne la violence et la corruption, affirme : "Il n'y a que trois choses au monde qui préoccupent un Egyptien : sa religion, son gagne-pain et ses enfants, mais la plus importante, c'est la religion. La seule chose qui peut pousser les Egyptiens à se révolter, c'est que quelqu'un attaque leur religion." Et son homme de main, Ahmed Danana, président de l'Union des étudiants égyptiens en Amérique, souligne tout aussi froidement "l'obligation pour les musulmans d'obéir à leurs dirigeants, même s'ils les oppriment, aussi longtemps qu'ils attestent qu'il n'y a de Dieu que Dieu et que Mohamed est son Prophète".
Alaa El Aswany, militant d'opposition, membre du mouvement Kefaya ("Ça suffit !"), se défend de mélanger la littérature et l'action politique. Mais où passe la frontière ? Et comment démêler ses propres réactions de celles de ses personnages ? "En tant que médecin, affirme-t-il, je sais qu'il ne faut pas soigner les complications, mais la maladie. La maladie du monde arabe, c'est la dictature. Intégrisme et corruption n'en sont que des complications." L'un des personnages de Chicago le dit de manière plus directe : "L'extrémisme religieux est le résultat direct de la répression politique."
Un postulat qui mérite sans doute d'être nuancé. En tout cas, pour Alaa El Aswany, rien ne justifie l'absence de démocratie. Qu'on ne lui dise pas que des analphabètes sont incapables d'exercer leur rôle de citoyen : "L'analphabétisme n'est pas en contradiction avec la pratique de la démocratie. Les hommes n'ont pas besoin d'un diplôme universitaire pour savoir que leurs dirigeants sont corrompus et tyranniques."
Dictature ou pas, Alaa El Aswany s'exprime librement en Egypte, dans ses romans comme dans ses articles. Il a été aidé par le succès de L'Immeuble Yacoubian, et le film qu'en a tiré Marwan Hamed avec le concours de quelques-uns des plus grands acteurs égyptiens. Si le climat politique actuel le révolte - le rédacteur en chef d'Al-Doustour vient d'être condamné à un an de prison pour avoir publié "de fausses informations" -, l'avenir ne l'inquiète pas. "Un jour, dit-il, les dictatures arabes disparaîtront, mais les bons romans resteront."
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